THINK

# PAUL

Les questions philosophiques doivent être traitées comme des maladies. C’est la citation préférée de Paul.

Il prétend la tenir de Ludwig Wittgenstein.

Mais méfiez-vous et vérifiez ! Il invente, fabrique, enjolive et s’abrite derrière des auteurs au patronyme imprononçable, forcément énigmatiques. Ça nous fait toujours sourire, Anna et moi.

Je m’appelle Jean Journo. Je suis son meilleur ami.

Je le vois au moins une fois par semaine, ce qui surprend encore ses proches. Sa raillerie obstinée de l’amitié qu’il place dans l’invention surannée d’un « romantisme de pacotille », dans la « bouffissure » sentimentale et adolescente et je ne sais plus quoi encore, fait partie des formules définitives que tous ses amis subissent, inexorablement.Mon épouse l’adore et lui pardonne tout, y compris ses emportements terrifiants, ses insultes d’une vulgarité sans limites.

Elle me dit qu’il est plus qu’un frère, qu’il a au moins une idée par minute, même si elle ajoute immédiatement, peut-être pour me tranquilliser, que toutes ne se valent pas. Il aurait aussi, ajoute-t-elle, partie liée avec les anges. Pas moins.

Mais je ne suis pas jaloux de Paul, au grand étonnement d’Anna qui place pourtant la jalousie en plein centre de sa carte séfarade.

Anna est l’épouse de Paul. Elle est « chercheuse », dans un laboratoire de sociologie, assez réputé, subventionné par l’Etat.

Elle traque les empreintes, les marques culturelles d’un groupe ou d’une communauté dont les qualités et les défauts intrinsèques peuvent être répertoriés, classés et hiérarchisés et, au final, regroupés sur une simple page. Elle a ainsi inventé la marque séfarade et trône sur son bureau, encadrée joliment, notre résumé, notre carte, bariolée de toutes nos tares.

Plein de mots éparpillés, de toutes tailles, de toutes les couleurs, en italique, en gras, encadrés ou ombrés, droits ou obliques, comme des Idéogrammes.Elle y met l’emportement et l’invective, le sens de l’Univers, la sensibilité, l’amour des instants et des femmes, le traitement de la vie comme un divertissement merveilleux, la susceptibilité exagérée, l’escamotage du malheur, la détestation de la gravité, la passion difficilement contenue, le goût du luxe kitsch, l’injonction du bonheur, l’emphase, le goût de l’extatique, la détestation de Proust, celle des médecins, l’addiction à l’huile d’olive, la jalousie bien sûr et je ne sais quoi encore.

Notre tampon structural, nos poinçons, notre griffe vitale, dit-elle.

Lorsqu’un ami sociologue, pourtant aimable et fréquentable, a osé écrire dans une revue très confidentielle que son travail était assimilable à une « marmite anthropologique qui s’essayait lamentablement à l’analyse factorielle, en élevant le lieu commun au rang de catégorie sociologique », elle l’a attendu un matin à la porte de son immeuble et, devant la gardienne horrifiée, l’a giflé avant de repartir d’un pas obstinément lent, cinématographique, sans dire un mot.

Et quand, très gentiment, de peur d’une violente fâcherie du même type, j’objecte que rien dans tout ce fatras n’est spécifique à notre minuscule communauté, qu’elle est, au surplus, à la limite du racisme, elle hurle pour aussitôt prétendre regretter ses cris et, avec son ricanement presque diabolique, affirmer qu’elle subit la formation inconsciente, lancinante et même exaspérante d’une « empreinte de proximité ».

Elle aurait appris, dit-elle, la vocifération à nos côtés et serait donc désormais « marquée par alliance », au fer rougi par un soleil maléfique d’un sud lointain embelli par des noms de cités mythiques et de guerres puniques mystérieuses !Elle sait qu’elle peut exaspérer et ne s’en prive jamais, jouissant, sans méchanceté aucune, de l’agacement de tous.

Paul aussi agace. Mais il ne le sait pas. Il ne peut l’imaginer.

C’est donc en Tunisie, notre pays natal, que je l’ai connu. La dernière année de l’école primaire, juste avant le Lycée Carnot.

Je dois vite ajouter ici que grace à notre instituteur un fait essentiel pour ce que je conte narrer. Paul est devenu passionné de photographie, même s’il s’évertue encore, à chaque déclic de son immense appareil à l’objectif démesuré, à pester contre la facilité humiliante de la confection des belles images que les idiots trouvent « jolies », puis à partir dans un discours brouillon et énervé sur sa maudite trajectoire qui l’aurait empêché de travailler l’écriture, la phrase sublime, sidérale, la seule qui, comme il le clame sans cesse, « nous approche des cieux, nous fait « tutoyer le sublime », son prétendu destin.

On aura compris son sens de l’emphase dont il perçoit quelquefois le ridicule.

Il tente, alors, par un rire grossier et faussement tonitruant, de l’amortir, en prétendant qu’il ne fait que plaisanter, en nous prenant pour des ballots qu’on peut facilement duper.

Nous sommes donc devenus amis depuis ce jour où j’ai crié son nom à l’attention de meme instituteur, venu de France, qui ne l’avait bien entendu.

Nommer est toujours un commencement. C’est ce qu’il m’a sorti, sans rire, quelques années plus tard. J’ai esquissé un direct du gauche, et lui une esquive élégante, comme d’habitude. Un jeu idiot et nécessaire.

Il est venu me voir après les cours pour me proposer une partie de poker chez lui le samedi qui venait, en me demandant d’inviter qui je voulais pour faire la table, cousins ou amis. Lui ne connaissait personne. C’est peut-être dans son village natal, celui du rabbin tueur de poulets et du boulanger bailleur de four qu’il a appris la solitude. Mais elle n’est pas celle inscrite dans le tragique et le romantique.

Nos parties de poker sont devenus régulières. L’enjeu était réel, de l’argent, souvent celui volé dans les poches d’un grand frère, jamais dans celles des parents.

Je le vois encore s’emporter lorsque la donne n’allait pas assez vite, lorsque l’un des joueurs servait maladroitement.

La lenteur a toujours exaspéré Paul, ce qui lui a valu, plus tard, je le raconterai, une sévère punition.

Nous avions douze ans.

Beaucoup, lorsqu’on la raconte, s’étonnent de cette enfance à Tunis, de ces gamins qui jouaient au poker, allaient au cinéma aux séances à deux grands films italiens, déambulaient sur l’Avenue de Paris dans leur pantalons couleur blanc cassé, quelquefois noirs, mal coupés et pattes d’éléphant, mode exigée pour les Bar mitzva et qui regardaient les filles, peut-être même les femmes.

Mais c’était comme ça, je l’assure. Nous étions au demeurant assez bons élèves, même si l’école, la culture et la littérature ne constituaient pas notre univers central. Juste des matières, des notes et des moyennes.

Sauf Paul. Lui allait au théâtre municipal et avait toujours un bouquin couvert et sans images dans sa petite besace. Nous, c’était plutôt les bandes dessinées, les illustrés comme on disait, les Blek le Rock et les Kit Carson, vendues à la sauvette, pour quelques millimes, sur les trottoirs des rues qui jouxtaient le Lycée.

Nos parties de poker, nos dragues cinématographiques, démarche chaloupée et imitation des grands acteurs, mains dans les poches, front faussement plissé, recherchant la juste pose, se déroulaient en fin d’après-midi, après l’école.

Nous étions surpris lorsque Paul nous faisait faux bond. Il allait se mêler aux jeunes français, fils de colons, ou en tous cas nés en France. Nous plaisantions sur cette incartade en employant une locution judéo-arabe qui signifie à peu près « pas de chez nous ou pas à nous ». On parle ici de théâtre classique.

Il s’agit de dire la différence entre nous, les juifs francophones et les autres, les vrais « français » expatriés. Le copiage de ceux-là est ridicule et traitre. Beaucoup dans notre communauté ont dû lutter, contre cet opprobre, toujours en suspens, celle de la prétendue bouffonnerie à l’œuvre dans un insipide déplacement de statut, ce mouvement dérisoire qui nous éloigne de notre place, cette imitation de ceux qui ne sont pas nous.

Certes, nous parlions français, peut-être mieux, forcément, qu’eux, nous connaissions parfaitement la France, du moins son histoire et sa géographie et même ses jambons et ses fromages. Mais nous n’étions pas « eux ». Et celui qui dans la communauté citait Racine était un grand faiseur, un menteur, peut-être même un déviant, en tous cas un « nigate » (un mot typique très usité certainement issu de « nigaud »)

Moi-même, encore aujourd’hui, je me surprends à douter d’un séfarade qui affirme son adoration de Racine, même si je sais que par ce que je perçois intuitivement comme une idiotie, par cette réserve, je peux cautionner le vrai antisémitisme, celui qui veut théoriser la différence, prétendument ancrée dans cette impossibilité de gouter les vers raciniens. Mais je suis bêtement persuadé d’une antinomie, hors de notre empreinte, dirait Anna.

Il va falloir, un jour, que je règle mes comptes avec Racine.

Je n’ai aucun problème avec tous les autres, tous sans exception.

Paul, lui, nous dit qu’il préfère Marivaux. Encore une minuscule coquetterie.

Les français d’origine, les francaouis, comme nous les nommions étaient souvent blonds et portaient leur costume marin impeccablement repassé le dimanche, lorsqu’en famille, ils occupaient en masse les magnifiques restaurants aux nappes blanches dans lesquels étaient servis des vol- au-vents gigantesques et des saints honorés à la chantilly, inoubliables, sortis tous frais de chez Paparone, l’illustre pâtissier tunisois, que certains comparaient même à Lenôtre, celui des beaux quartiers de Paris.

Un jour, j’ai empêché, presque violemment, les copains qui, le voyant faire la queue devant le théâtre s’apprêtaient à le railler en criant et en prolongant l’accent dit « tune » qui est déjà un prolongement phonétique dans la peristance de la dernière syllabe.

Il me le rappelle chaque fois que je le vois, en riant, ce qui d’ailleurs devient lassant, et jure, lui qui ne croit pas à l’amitié, que je ne peux compter que sur une seule personne : lui.

Toujours ses dérives emphatiques.

Un jour de « coup de blues », l’un de ses mots réguliers qu’il mêle à Kierkegaard, un autre imprononçable, il m’a dit, il m’a affirmé qu’elle n’était pas feinte sa propension à l’abstraction intellectuelle, qu’elle était son « premier aliment » même s’il a fallu qu’il apprenne, dans la communauté et la famille, à s’en défaire. Même si par son exacerbation, elle le desservait inévitablement.

Nous sommes, vous le savez désormais, des juifs séfarades, judéo-tunisiens, un peu à la marge certes (surtout Paul) mais dans cette orbite incassable dont Anna fait la théorie.

Il nous fallait, du moins à l’époque qui suivit la rupture avec la civilisation arabe, sous peine de moquerie, s’installer dans l’anti-préciosité, la plaisanterie, l’ironie, et en tous cas la défiance envers un intellectualisme trop ostensible considéré bêtement comme synonyme d’une francité impossible à s’approprier. Presque un inconscient en révolte, pour tenter de contrecarrer l’inévitable décrochage du temps de nos ancêtres qui parlaient arabe, très à l’aise dans leur costume traditionnel.

Le juif nouveau et français inventa donc la fugacité des mots, l’installation angoissée dans le plaisir, l’horreur de l’abstraction, du moins celle donnée à entendre, et de la réflexion savante, la bataille désordonnée contre le mot inusuel lancé par les fanfarons, ces hâbleurs qui croient devoir construire des phrases plutôt que de parler « sans mots du dimanche*. Seule l’ironie ou le rire tonitruant pouvaient, en réunion, être acceptés, loin de la réflexion qui gâche la futilité des moments.

Le juif tunisien intellectuel paraissait ainsi suspect aux yeux de la communauté qui n’y voyait qu’un mimétisme bancal et une posture inconvenante fondée sur l’insidieuse volonté d’avilir, par la phrase précieuse, le voisin de table.

Rien à voir avec les ashkénazes et leurs penseurs aux lunettes rondes qui encerclent des yeux de pretendu sage, ceux qui fondent des écoles de pensée dans les grandes villes européennes, vénérées dans les universités américaines…On voulait bien parler français mais sans affectation, la francité n’étant que l’apanage des français « de souche ».

Encore maintenant, même si la tendance s’estompe quelque peu par l’intrusion de la pseudo-compréhension du monde, prétendument donnée à tous, par les chroniqueurs en ligne,là « du dimanche » dont les papiers aux titres alléchants s’échangent et se partagent abondamment par l’envoi compulsif de messages qui tuent l’ennui, le juif tunisien intellectuel se comporte comme un idiot dans sa famille ou dans une réunion amicale et conviviale.

S’il tente, comme dans ses dîners, d’employer un mot juste, peut-être un peu rare mais décisif pour une ultime compréhension du sujet abordé, il peut subir le sobriquet et la critique prononcée avec toujours le même accent volontairement trainant qui accentue la dérision et vous rappelle vos origines.

Alors, conscient de l’impossibilité d’une discussion posée, alimentée par le mot choisi et exact, il tente de se fondre dans l’ambiance joyeuse de la plaisanterie obligée. Et là il devient ridicule puisqu’il ne la maitrise pas. Et il est pris pour un idiot, certes cultivé ce qui est vite oublié, mais idiot, les juifs tunisiens ressassant inexorablement, peut -être pas à tort, le fossé qui sépare la culture de l’intelligence dont ils s’affublent, allègrement. Laquelle est réelle, même si, curieusement, Anna ne l’integre pas dans sa « marque séfarade ».

Il a fallu tout ce qui précède pour en arriver à l’évènement que je voulais conter. Mais il se fait tard. Je continuerzi un autre jour.