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# MÉFAIT DE L’EXPLICATION ?

Une nuit d’insomnie féconde, j’entends, dans la bouche de je ne sais plus qui — car il ne faut jamais trop écouter la radio nocturne si l’on souhaite encore dormir — cette sentence faite d’abord pour briller et se dispenser de penser : « Toute chose qui a besoin d’explication ne la vaut pas. »

La formule est de Voltaire, cet incontournable mondain que l’on range volontiers aux côtés de Montaigne ; deux auteurs que, pour ma part, je tiens à distance avec une constance presque affective.


Mais que veut dire une telle phrase ? Qu’il faudrait accueillir les choses dans leur immédiateté, sans les fouiller, sans les retourner contre elles-mêmes ?qu’un tableau, une idée, une photographie, un comportement ou une hypothèse perdraient de leur vérité à mesure qu’on les éclaire ?.

Expliquer reviendrait déjà à trahir?


Cocteau, lui aussi, recommandait de « ne pas aller trop en profondeur », sous peine d’y rester. Formule admirablement théâtrale : elle donne à la paresse intellectuelle les apparences du vertige métaphysique.


Car enfin, ceux qui convoquent ces aphorismes avec ce demi-clignement d’œil satisfait — celui des intelligences qui se mettent elles-mêmes en scène — ne défendent pas le mystère ; ils défendent surtout leur renoncement. Ce sont des esbroufeurs délicats, des fainéants raffinés, parfois même des ignorants qui dissimulent leur indigence théorique derrière l’élégance minuscule d’un mot précieux.
L’explication n’est pas l’ennemie de la beauté ; elle en est une intensification possible. Penser, approfondir, déplier les couches d’un sens, suivre les ramifications d’une idée jusqu’à ses conséquences les plus secrètes : voilà une jouissance véritable, peut-être l’une des plus hautes. Le mouvement théorique n’assèche pas le réel ; il lui donne davantage de prises, davantage de relief, davantage d’existence.
Je ne ferai qu’une exception : le sentiment. Lui échappe à toute architecture. Il déborde, se disperse, éclate dans toutes les directions à la fois. Non qu’il soit absurde ; mais il ne répond à aucune logique qui lui soit extérieure. Sa force réside précisément dans cette souveraineté sans justification : il n’a besoin que de lui-même pour exister. Même si, évidemment, les théoriciens freudiens sont convaincus du contraire. Mais ils prétendent se placer dans une science, sabordant l’éclat sans fond dudit sentiment. J’ai toujours pesté contre l’introduction de Sigmund Freud, longue, sèche et ennuyeuse au chef-d’oeuvre de Dostoïevski, les frères Kamazarov, réduits dans cet avant-propos à de la bouillie pour apprenti psychanalyste, qui tuait le texte.


Mais il faut m’arrêter ici. J’en dévoile déjà trop. Quelques fragments seulement de cet immense texte encore en gestation — celui, vous savez, consacré au concept de « romantica » que je m’étais promis de vite écrire, il y a très longtemps.