# SOLITUDE(S)
La solitude ne relève pas d’une topographie. Elle n’est ni une pièce close, ni une distance mesurable, ni même une disposition de l’être que l’on choisirait comme on choisit une retraite.
La solitude n’habite pas les lieux ; elle se loge dans la qualité des relations que l’imagination sait — ou ne sait pas — établir.
Car ce dont il s’agit, au fond, c’est de la puissance de partage. Une communication fine, presque élémentaire : une idée qui trouve un autre esprit, une image qui se prolonge, une couleur qui appelle un regard, une musique qui se continue dans une autre écoute. Le partage est une rêverie à deux, parfois à plusieurs, mais toujours intérieure avant d’être visible.
Dès lors, la maison pleine peut être vide. L’être entouré peut manquer d’espace intérieur, faute de cette circulation subtile qui anime les consciences. Il est alors seul — d’une solitude compacte, presque matérielle.
À l’inverse, le solitaire qui échange à distance, qui imagine l’autre et le rejoint, celui-là habite une immensité. Il vit dans une maison ouverte, où les murs ne sont que des seuils. La distance — huit cents mètres ou huit mille — devient négligeable dès que l’imaginaire du partage s’éveille.
L’idéal, sans doute, serait une coïncidence : celle du lieu et de la pensée partagée. Deux présences, réunies, accordées. Mais les morales trop rapides de la solitude — celles qui la célèbrent, idiotement, comme une vertu en soi — engendrent souvent des retraits desséchants. Elles ferment ce qu’elles prétendent ouvrir.
Aujourd’hui, j’ai éprouvé la fécondité d’un partage simple. Une âme troublée, nouée de ces inquiétudes intimes que la tristesse sait tresser avec patience, voyait les heures s’alourdir. Il n’a fallu qu’un geste — presque rien : offrir une idée, la laisser circuler, l’habiter ensemble. Alors, le temps s’est allégé. La solitude s’est défaite.
C’est que partager, c’est transformer l’espace intérieur de l’autre.
Ce fut, en ce sens, une journée de méditation — presque une expérience de l’instant partagé, où la pensée devient un abri commun.
Demain, sans doute, demandera d’autres constructions. Car la solitude, comme l’espace, se façonne sans cesse.