
On ne résiste pas à “coller” un article paru dans le Point (il faut vite vous abonner pour 2 euros par mois) sur le judéo-christianisme utilisé à toutes les sauces par Zemmour et d’autres.
PS. Il ne faut pas confondre Georges Bensoussan et Gérard Bensussan. On vous laisse aller voir en ligne.
La fable du « judéo-christianisme »
TRIBUNE. Le philosophe Gérard Bensussan analyse l’« inanité » théologique de ce concept, sans nier sa persistance historique et politique.

- PAR GÉRARD BENSUSSAN*
Publié le 05/01/2026 à 16h00
Le « judéo-christianisme » semble faire un retour en force dans la discussion publique. D’un côté de l’échiquier politique, il appelle à sceller une alliance, « un sursaut », dit Éric Zemmour, dont on voit sans mal qui elle cible – l’Islam. De l’autre côté, il est présenté comme l’épouvantail, la « référence hégémonique » selon la formule de Sophie Bessis, qui servirait en particulier à disqualifier l’ennemi sioniste. L’expression « judéo-christianisme » n’est pas tout à fait neuve.
Autour de 1968, bien avant et sans cesse depuis, il était courant de s’en prendre à la « morale judéo-chrétienne ». Les conflits d’appropriation sont cependant devenus beaucoup plus aigus avec la montée des courants conservateurs religieux aux États-Unis, mais aussi en Europe et en Israël. Pour tenter de démêler les confusions portées par le soi-disant « judéo-christianisme », il faut distinguer des plans différents et des usages distincts de ce terme envahissant : l’approche théologique, le contentieux historique et la dimension civilisationnelle.
Disons-le d’emblée, entre le judaïsme et le christianisme, l’hétérogénéité est foncière. Non seulement leur commun monothéisme (on pourrait dire des choses semblables du rapport entre judaïsme et Islam) n’atténue pas le tranchant de cette différence, mais il accentue irréversiblement la coupure. La modalité de l’un se déploie dans des voies inconciliables : le « théocentrisme » d’une part, l’« anthropocentrisme » de l’autre, comme notait Y. Leibowitz, Abraham et le sacrifice/non-sacrifice pour Dieu, Jésus et le sacrifice/non-sacrifice pour l’Homme.
Entre les deux, nul trait d’union, sauf au prix d’un véritable simulacre. Ou plus exactement : dès lors qu’une conciliation s’opère, quelle qu’en soit la forme, on est d’avance dans le christianisme. Le judéo-christianisme est toujours un christianisme, comme l’indique à elle seule la formule où le déterminant précède le déterminé, sans le démettre de sa position de pleine centralité. Jamais le judaïsme ne s’autoreprésente comme un christo-judaïsme ! Le trait d’union du judéo-chrétien, dès lors qu’il est graphiquement posé, est d’ailleurs grec, forcément grec.
Il y a dans cette facilité de langage un tour de passe-passe
De Paul à Hegel, le christianisme s’est accompli comme dépassement du couple judéo-grec en son paradoxe extrême : « extremes meet » (« les extrêmes se rencontrent », en français), relevait Joyce à ce propos. Le christianisme fut l’organisateur du meeting. Un organisateur intéressé et original, plein de ressources et de détours. Le judéo-chrétien s’avère donc bien plutôt un judéo-grec. Il y a deux « religions » qui ne se laissent réconcilier que sous le (judéo-)christianisme, c’est-à-dire sous l’hégémonie du christianisme une fois débarrassé de son hypothèque marcionienne. Ceci est un premier point, décisif, dont il faut rétablir la force oubliée et la vérité enfouie sous les usages bien intentionnés ou complètement sots.
Ce rétablissement n’emporte pourtant pas par lui-même la cessation effective de ce qu’il atteste – c’est là que le problème commence au contraire. Une désoccultation théorico-théologique est une chose, un fait historico-mondial, une autre. L’expression de « judéo-christianisme », quand bien même on en a éprouvé l’inanité théologique, persiste. Car si nous soupçonnons qu’il y a dans cette facilité de langage un tour de passe-passe, nous y recourons le cas échéant pour décrire un état de fait, pour saisir de façon très vague et très universelle quelque chose comme une epistémè, ce que Levinas déterminait comme « la Bible plus les Grecs ».
En d’autres termes, il ne me paraît pas possible d’inférer l’inexistence historiale du « judéo-christianisme » de son inconsistance religieuse ou théologique ni de l’histoire tragique que le petit tiret qui associe les deux syntagmes efface sans vergogne, ou sans mémoire peut-être.
Les martyrs de Xanten en 1096, ou de la Saint-Valentin à Strasbourg en 1349 ; les innombrables victimes de la Croisade des pastoureaux ; les brûlés vifs sur les bûchers de l’Inquisition ; les expulsés d’Espagne sur ordre des rois très catholiques ; les convertis de force ; les malheureux parents du petit Edgardo Mortara ou la famille du capitaine Dreyfus à la lecture du journal La Croixpendant l’Affaire… et j’en passe, et des pires, se retourneraient dans leurs improbables tombes si l’on tâchait de les persuader du bien-fondé moral et politique de « valeurs judéo-chrétiennes » également partagées.
Des Pères de l’Église jusqu’à Vatican II, l’Église a continûment tenu les diasporas juives dans l’infériorisation, l’humiliation, l’opprobre – sans pouvoir ni vouloir les anéantir, sauf cas particuliers. Car leur errance, leur exil et leur infamie témoignaient pour la vérité du Christ et du christianisme, par retournement, par substitution, par captation, par relève de l’ancien dans le nouveau.
Il y a bien quelque chose qui s’apparente à une mondialisation du judaïsme
Que prévale à présent une tout autre relation entre les deux religions, faute d’ouverture mutuelle et de dialogue plus ou moins bien tempéré, n’autorise certainement pas l’invention rétrospective de la fable bienveillante du judéo-christianisme. En revanche, il y a bien, qu’on le veuille ou non, quelque chose qui s’apparente à une « mondialisation du judaïsme », laquelle représente le produit historique des deux autres monothéismes. « Grâce à ces religions nouvelles [le christianisme et l’islam], écrivait Maïmonide, le monde entier s’est rempli des paroles de la Loi et des commandements […]. »
Que ce processus ait charrié d’innombrables malentendus quant aux « racines juives » du christianisme, ou de l’islam, mérite d’être inlassablement rappelé. Mais la rectification d’une erreur doctrinale et l’anesthésie historique intéressée n’entament pas la factualité du processus qui s’y greffe.
Ce « fait judéo-chrétien » se discerne sans mal dans l’existence de l’Europe, sa vie, sa voie et sa vérité. Les débats qui eurent lieu il y a quelques années autour de la mention des racines chrétiennes de l’Europe dans le texte du Traité constitutionnel furent significatifs de la nature syncrétique du christianisme, ce que j’appelais le judéo-grec. À ceux qui firent état d’« autres » racines, les Grecs, Rome, les Juifs, les Lumières – bon nombre de défenseurs de la mention constitutionnelle firent observer qu’elles étaient toutes, de quelque façon, solubles dans le christianisme. Des accentuations modulées, plutôt juives ou plutôt grecques, parfois païennes, selon les circonstances ou les moments, ont fait du christianisme, sans « judéo- », le promoteur plus ou moins consentant de ce qu’on appellera plus tard la sécularisation.
Il n’y a pas de judéo-christianisme qui puisse se soutenir théologiquement
Mais, par-delà cette ouverture historique, une vérité demeure au plus intime du christianisme – que Kierkegaard, dans son incomparable probité, affirme : « On ne saurait assez mettre en évidence, assez répéter qu’il y a un rapport certes du christianisme au judaïsme, mais sans oublier que pour le chrétien cette référence au judaïsme est négative, c’est en le niant que le christianisme se fait reconnaître, il en est le refus qui scandalise sans pourtant couper les liens entre eux, justement parce qu’il faut ce refus, sinon le christianisme perd son élévation dialectique ».
Il n’y a pas de judéo-christianisme qui puisse se soutenir théologiquement, en raison même de cette évidente « élévation dialectique ». L’histoire terrible et atroce, mais mouvante, de la relation entre juifs et chrétiens en infirme même la réalité. Il y a cependant quelque chose qui s’enlève sur le fond de l’histoire du monde comme histoire chrétienne, mondialisée, sécularisée, que l’expression de « judéo-christianisme » voudrait nommer, trop mal sans doute.
*Derniers ouvrages parus : Des sadiques au cœur pur. Sur l’antisionisme contemporain (Hermann, 2025) et Vieillir (Kimé, 2025).