# L’INFORMATION ENCHAÎNÉE
Parler, encore faut-il contredire. Informer, encore faut-il confronter. Or, sur deux grandes chaînes d’information en continu — LCI et BFM TV — la parole semble de plus en plus livrée à elle-même.
Chroniqueurs permanents, experts autoproclamés, responsables politiques dissimulés sous l’étiquette d’analystes : tous occupent l’antenne avec une étonnante homogénéité de ton. Les lignes bougent peu. Les angles varient à peine. Et la contradiction, pourtant cœur du journalisme, s’efface.
Le schéma est désormais bien installé : opposition constante à Donald Trump, adhésion implicite au cadre du politiquement correct, rejet de tout ce qui pourrait être assimilé à « l’extrême droite », critique récurrente d’Israël, et, en arrière-plan, démarcation systématique vis-à-vis de CNews.
Rien de cela n’est en soi illégitime. Ce qui interroge, en revanche, c’est l’absence quasi totale de contradiction. Les animateurs accompagnent, relancent, mais contestent rarement. Ils orchestrent, sans arbitrer. Résultat : une parole qui s’auto-valide et finit, insidieusement, par faire office de ligne éditoriale.
Le règne des “experts”
Sur LCI, notamment, la scène est familière : anciens généraux, ex-diplomates, consultants réguliers, figures médiatiques recyclées en spécialistes. Tous commentent les conflits, dissèquent les stratégies militaires, distribuent bons et mauvais points — souvent sans contradiction.
La guerre devient alors un objet de plateau. Une matière à commentaire. Une scène d’expertise supposée.
Mais où sont les rappels de contexte ? Où sont les divergences d’analyse ? Où est la mise en tension des discours ?
À force de privilégier la fluidité du direct, on sacrifie la rigueur du débat.
L’affaire Sansal : symptôme d’une dérive
L’épisode impliquant Boualem Sansal en est une illustration révélatrice.
Invitée sur LCI dans l’émission de David Pujadas, aux côtés de Ruth Elkrief, la journaliste Caroline Fourest est revenue sur les tensions éditoriales entourant l’écrivain franco-algérien.
Celui-ci, après avoir quitté Gallimard, se retrouve au cœur d’un débat opposant une partie du milieu littéraire à Vincent Bolloré, désormais propriétaire de nombreux médias. En toile de fond : le départ d’Olivier Nora, dirigeant de la maison Grasset, et la réaction d’un cercle d’écrivains — souvent issus du même milieu éditorial — organisés notamment via des groupes de discussion privés.
Dans ce contexte, Caroline Fourest a assimilé le Journal du Dimanche à « la Pravda ».
La formule frappe. Mais elle dérange.
Comparer un journal français, quel que soit son positionnement, à un organe de propagande totalitaire, ce n’est pas seulement critiquer : c’est disqualifier. Et, ce faisant, fragiliser le principe même de pluralisme médiatique.
Car la liberté de la presse ne consiste pas à défendre uniquement les médias qui nous ressemblent. Elle implique aussi de tolérer — et même de protéger — ceux avec lesquels on est en désaccord.
Quand l’opinion se déguise en expertise
Sur BFM TV, la situation n’est guère différente.
La présence régulière de Bernard Guetta en témoigne. Ancien journaliste, aujourd’hui député européen, il intervient comme analyste géopolitique.
Mais peut-on réellement dissocier son analyse de son engagement politique ?
Lorsque Donald Trump est qualifié de « clown » — propos repris tel quel en bandeau à l’écran — la question n’est pas tant celle de la légitimité de l’opinion que de sa mise en scène. Présenter comme expertise neutre une parole située revient à brouiller les repères du spectateur.
Une convergence plus qu’un pluralisme
Au fond, le phénomène est plus large.
LCI et BFM TV, pourtant concurrentes, semblent converger vers une même grille de lecture. Leur opposition à CNews devient un marqueur identitaire.
Et c’est là le paradoxe : à force de vouloir incarner une alternative, elles produisent une forme d’uniformité.
Le pluralisme ne disparaît pas frontalement. Il s’érode, plus discrètement, par alignement progressif des discours.
Une responsabilité oubliée
Dans ce contexte, une question demeure : où est passée la solidarité professionnelle ?
Lorsqu’un média est attaqué, contesté, voire menacé dans son existence, les autres devraient, au nom de la liberté d’expression, défendre son droit à exister — indépendamment de ses orientations.
Or, ce réflexe semble s’être affaibli. Comme si la concurrence avait pris le pas sur les principes.
Le risque d’un paysage homogène
À terme, le danger est clair : un paysage médiatique où toutes les grandes chaînes — publiques comme privées — finissent par proposer une lecture similaire du monde.
Une lecture dominante. Peu contestée. Peu bousculée.
Et dans laquelle le téléspectateur ne choisit plus entre des visions réellement différentes, mais entre des nuances d’un même discours.
Post-scriptum (CNEWS)
Il serait toutefois trop simple d’exonérer CNews de toute critique.
Dans un prochain billet, il faudra aussi s’interroger sur certaines limites de cette chaîne : appauvrissement du débat, répétition des intervenants, focalisation excessive sur des faits divers parfois anecdotiques, au détriment d’analyses plus structurantes — notamment sur les conflits internationaux.
À force de vouloir se distinguer, elle risque elle aussi de s’enfermer dans ses propres travers.
Au point de susciter, chez le téléspectateur lassé, un réflexe devenu presque banal : changer de chaîne et retrouver le même sujet.