L’artifice hôtelier ou la vie artificielle

EXTRAIT DU FIGARO

LA FUITE

Alors que 42.000 tonnes de feux d’artifice importés s’apprêtent à retentir pour le Nouvel An en Allemagne, Anja Gerauer organise sa fuite, espérant protéger sa chienne Joy d’une nuit de traumatismes. Son exil volontaire l’amènera mercredi à l’aéroport de Francfort, à quelques kilomètres de son domicile, où cette réalisatrice dans le cinéma de 56 ans a réservé une chambre d’hôtel pour passer une nuit «détendue et au calme» avec son canidé, raconte-t-elle à l’AFP.

Comme les hôpitaux ou les maisons de retraite, les abords des aéroports sont en effet une zone d’interdiction des explosifs, ce qui en fait un havre de paix pour les animaux en proie au stress des détonations, éclats lumineux et odeurs de fumée. Anja Gerauer se souvient du premier réveillon allemand de sa chienne, qui «a aboyé toute la nuit et tremblé sous le lit. Je ne referai pas ça, je craignais qu’elle fasse une crise cardiaque»

Joy «n’est pas seule», souligne sa propriétaire : l’hôtel où elle prévoit de dépenser environ 200 euros la nuit a réservé une centaine de chambres sur 300 pour des clients accompagnés de chiens, a indiqué l’établissement à l’AFP. Le Sheraton, établissement voisin, a flairé l’affaire : son site internet invite les clients avec chien à y passer un réveillon «sans stress».

Tout le monde est au bout de ses forces» avec ces pétards «anxiogènes, beaucoup trop bruyants et dangereux», s’émeut Christine Ryck, croisée devant un magasin de feux d’artifice. Cette Berlinoise de 65 ans peut témoigner d’une enfance où fusées et cierges magiques faisaient déjà partie du spectacle, mais ces engins n’étaient alors «pas dangereux».

HISTOIRE D’UNE INVENTION

Cette volonté d’aménager le réel, offert à ceux qui en ont les moyens, me paraît indigne. Tout devient prétexte à la fuite, laquelle devient désormais un concept, l’inconscient de tous nos comportements. Il me semble nécessaire d’écrire l’histoire de ce qui est devenu l’invention.

Un jour, il y a longtemps, des ruraux ont considéré que leur environnement lumineux et empli d’air frais était nocif pour leur yeux ou leurs orteils et s’en sont partis ailleurs, par masses, dans les villes, non pour y travailler mais pour fuir leur réel. C’est dans cette période qu’a été inventé l’immeuble à très grande hauteur (ITGH), de plus de 350 étages.

Un autre jour, quelques décennies plus tard, quelques citadins, voulant protéger leurs oiseaux en cage des bruits de la rue  sous les fenêtres ont loué, pour les protéger, des cabines d’un bateau de croisière. Depuis, les paquebots n’ accueillent que ceux qui fuient, un passeport spécifique (LEAK CITIZEN) ayant été créé par des imprimeurs sans animal de compagnie.

Un autre jour, des millions d’humains, adorateurs de pythons, élevés dans une baignoire qui ressemble un peu à celle de Gros-Calin, ont acquis la certitude que seul le Groenland pouvait les sauver de leur malheur d’enfermement dans une salle de bains humide, en préférant l’air glacé, en achetant le pays avant Donald Trump.

Une nouvelle invention a vu le jour,  qui façonne, comme un episteme, dirait Foucault, notre ère : la faculté d’adaptation qui a forgé, sans conscience,  dans un élan vital sans maître, comme le rappelait Darwin, notre monde vertébré ou invertébré s’est  effacée devant la plus grande des inventions qui n’est certainement pas l’IA mais, en réalité un gène transplanté, désormais à la naissance : celui de la fuite volontaire immédiate pour régler un problème, fuite avant tout géographique, topographique. Les savants avaient en effet considéré que la “fuite en avant” juste psychologique n’était pas acceptable et l’ont rendue inopérante.

Je suis désolé d’avoir raconté de manière si rapide notre nouvelle invention. Mais il le fallait car les choses peuvent aussi changer très rapidement. Je viens, en effet d’apprendre qu’un groupe d’hommes et de femmes ont refusé la transplantation et, rebelles, se sont réfugiés dans les terres sèches d’Australie.

Ils considèrent que cette invention, nommée FF, pour “Fuite Facile”. concomitante de l’apparition de l’homme-dieu, qui ne supporte que ce qu’il choisit, après avoir fui son réel immédiat, était peut-être néfaste car elle créait une inégalité insupportable : les malades ne pouvaient fuir, sauf les très riches. Ce qui pouvait poser problème. Certains, très craintifs ont même imaginé que les malades porteurs d’un virus ou d’une bactérie transmissible par contagion, pouvaient user de cette arme biologique pour décimer les fuyards.

Bref, l’heure est à la réflexion et il se peut que les animaux sont moins stressés qu’on le dit lors des feux d’artifice.

Affaire de bouleversement d’une période et de destruction d’une invention à suivre.

MB

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Michel Béja