# LES FADAISES DE BACHELARD

Jeune doctorant, j’occupais l’espace plus que je ne l’habitais : bras ouverts, voix portée jusqu’à la rupture, debout parfois sur ces tables instables — pourtant en formica — qui persistaient dans les cafés autour de la Sorbonne ou dans les restaurants universitaires. Ce n’était pas tant un geste d’exubérance qu’une manière de prendre position dans un champ où la parole devait s’imposer comme acte.
Les corps féminins, eux, s’inscrivaient dans un autre régime de visibilité. La mini-jupe se raréfiait ; la mode étudiante se faisait longue, presque austère, comme si Virginia Woolf avait provisoirement détrôné Françoise Hardy. Je m’autorisais alors — naïvement — à établir un lien entre cette disparition et l’effacement d’un certain type de présence : plus de femmes sur les tables, plus de corps exhibés comme surfaces d’apparition.
Mais ce déplacement n’était qu’un effet secondaire. L’essentiel se jouait ailleurs : dans l’installation d’un dispositif théorique où le discours devenait la condition même de toute relation. Entre deux embrassades, longues parfois jusqu’à l’épuisement du temps, s’imposait la nécessité d’une « théorie du monde ». Penser n’était pas une activité parmi d’autres : c’était la seule forme légitime de circulation entre les corps.
Ainsi se constituait une étrange économie du désir : les corps s’y trouvaient pris dans une oscillation continue entre exaltation et discipline, entre abandon et rigueur. Le désir, paradoxalement, se voyait capturé par la gravité de ceux qui prétendaient le libérer.
Dans ce contexte, le totalitarisme n’avait pas besoin d’être combattu : il était dissous dans la prolifération des discours. Théoriser suffisait à conjurer.
Même au cœur de la marxologie dominante, certaines figures opéraient comme des lignes de fuite. Gaston Bachelard, à l’instar de Michel de Montaigne, introduisait une élégance inattendue dans ce champ saturé. On évoquait son feu, imaginaire ou reconstruit, dans un appartement du sixième arrondissement : une scène presque mythologique où la science ne s’opposait pas à la poésie mais s’en nourrissait.
Ses ruptures épistémologiques venaient fissurer ce qui, après 68, se donnait déjà comme une pensée constituée, sûre d’elle-même, et pourtant encore balbutiante. Il introduisait un trouble : celui d’une connaissance qui ne progresse pas linéairement, mais par fractures, par surgissements.
Bachelard devenait alors une figure double : scientifique et poète, architecte du concept et artisan de l’image. À la suite de Albert Einstein, pour qui la beauté d’une équation conditionne sa vérité, il installait une continuité problématique entre le beau, le vrai et le sensible.
Sa barbe blanche, son écriture traversée par les éléments — feu, matière, air — participaient à la constitution d’un personnage presque sacralisé. Il ne s’agissait plus seulement de lire Bachelard, mais de l’habiter.
Ce discours, il faut le dire, produisait des effets. Il fascinait les moins rigoureux, séduisait aisément. La poésie devenait alors moins une expérience qu’un instrument : un moyen de capter, de convaincre, parfois de tromper. Elle se situait dans cet espace ambigu de l’indicible où l’autorité du locuteur compense l’absence de vérification.
Je participais moi-même à cette économie du discours, mêlant références théoriques et exaltations faciles autour d’un « feu » que peu comprenaient réellement.
Or, que disait-on au fond ?
Que la poésie humanise le monde, qu’elle permet de supporter son étrangeté, qu’elle transforme une réalité inhospitalière en espace habitable.
Que la science, elle, procède par maîtrise, par domestication du réel.
Deux régimes de vérité, donc :
— l’un conceptuel, qui affronte le monde ;
— l’autre imaginaire, qui le rend supportable.
Mais cette opposition elle-même mérite d’être interrogée.
Car la poésie, loin d’apaiser, peut aussi reconduire l’angoisse qu’elle prétend dissiper. Elle multiplie les signes là où le corps, lui, ne demande qu’à éprouver. Elle installe une distance là où pourrait s’exercer une immédiateté.
Le corps — précisément — échappe à ces dispositifs. Il ne théorise pas. il ne sublime pas. Il éprouve.
Et dans cette expérience, il y a peut-être une forme de vérité plus radicale que celle du discours ou du poème : une vérité sans langage, sans médiation, où le sens ne se construit pas mais se vit.
Quant à la science, elle promet une élévation, une rigueur, mais laisse souvent le sujet seul face à ses abstractions. Le théorème, aussi élégant soit-il, ne console pas. Il n’apaise aucun désir.
Ainsi se dessine un déplacement : non pas un rejet du savoir, mais une méfiance à l’égard de ses prétentions à organiser entièrement l’expérience.
J’en suis revenu — non sans provoquer — lors d’une longue soirée où, à force de discours, je finis par produire un effet inattendu : la compagne d’un ami, peut-être moins sensible aux théories qu’à leur mise en scène, choisit de déplacer son regard.
Preuve, s’il en fallait une, que le savoir n’est jamais sans effets de pouvoir.
Et demain, sans doute, nous parlerons — sans poésie — de cette femme inventée par l’intelligence artificielle, apparition sans corps réel, qui aura pourtant suscité le désir de foules entières à Wimbledon : comme si, désormais, le simulacre suffisait à remplacer l’expérience.
