# JANKÉLÉVICH ET LA PERMISSION D’ÊTRE ANTISÉMITE

ON SE PERMET DE COLLER ICI UN ARTICLE DE SAMUEL DUFAYN, SUR LE SOMPTUEUX JANKELEVITCH
L’antisionisme ou « la permission d’être antisémite », ce que disait Jankélévitch Dès les années 1970, le philosophe Vladimir Jankélévitch voit dans l’hostilité à Israël un prétexte à la haine antisémite.
Par Samuel Dufay
Le Point, Publié le 03/11/2023 à 13:30
De Jankélévitch des générations d’étudiants retiennent un vieil homme à la voix fluette et à la raie blanchie de notable de province, distillant des aphorismes lumineux sur la fugacité de l’existence, l’impondérable de la joie et le surgissement de l’avenir. Elles ignorent sans doute que ce « passeur de l’ineffable », selon la formule de sa biographe Françoise Schwab ( Vladimir Jankélévitch. Le charme irrésistible du je-ne-sais-quoi, Albin Michel), a aussi développé une réflexion fondatrice sur les ressorts de l’antisionisme.
La Seconde Guerre mondiale marque une rupture dans la vie de cet intellectuel issu d’une famille russe ashkénaze, révoqué de l’enseignement public par le régime de Vichy. Meurtri par le traumatisme de la Shoah, le professeur de philosophie morale à la Sorbonne se passionne pour les paradoxes de la conscience juive et apporte à Israël un soutien à la fois indéfectible et critique. C’est dans ce contexte qu’il ironise, dans Pardonner (1971), sur les nouveaux oripeaux de la haine antijuive après la guerre des Six-Jours : « L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. Et si les Juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. »
Nouvel âge idéologique. Une analyse complétée, en 1975, dans un texte paru dans la revue Informations juives : « L’antisionisme est actuellement [l’]alibi le plus redoutable, [le] camouflage le plus dangereux [de l’antisémitisme]. C’est l’aubaine inespérée, l’introuvable prétexte, la motivation providentielle ! Avoir le droit, et même le devoir, de haïr les Juifs dans l’incarnation que représente et résume Israël, il fallait y penser ! Tel est le trait de génie de la perversité antisémite : il permet de rassembler, de justifier tous les instincts nazis, et (ce qui est un comble) leur donne une légitimation “démocratique”. »
André Taguieff, qui a rencontré le philosophe, confie : « Je lui dois, ainsi qu’à Léon Poliakov [auteur de De l’antisionisme à l’antisémitisme, en 1969, NDLR], de m’avoir fait comprendre pourquoi et comment, avec la diabolisation d’Israël et du sionisme, la haine des Juifs était entrée dans un nouvel âge idéologique et rhétorique. Désormais, les Juifs en tant que “sionistes” pouvaient être accusés d’être “racistes” ou “nazis”, et non plus seulement “impérialistes” et “colonialistes”. » Ce sioniste de gauche a la lucidité de constater que la haine antijuive, au-delà de l’antisémitisme traditionnel, provient aussi d’une partie de son propre camp. « Le déplacement vers la gauche du foyer principal de la haine des Juifs ne lui avait pas échappé », se rappelle Pierre-André Taguieff.
Repères
31 août 1903 Naissance à Bourges , 1922 Entre à Normale sup 1926 Reçu premier à l’agrégation de philosophie , Décembre 1940 Destitué de la fonction publique en vertu du « statut des Juifs » ; s’engage dans la Résistance 949 « Traité des vertus » 1957 « Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien » 1967 « Le Pardon » 1978 « Quelque part dans l’inachevé » 1981 « Le Paradoxe de la morale » juin 1985 Décès
Volonté génocidaire. Dans sa barbarie insondable, l’actualité confirme, voire dépasse, les intuitions de Jankélévitch. Lui qui rétorquait aux « sophistes de l’oubli » que l’agonie des victimes de la Shoah durerait jusqu’à la fin du monde, qu’aurait-il dit des massacres commis dans les kibboutz le 7 octobre ? Lui qui n’en finissait pas de méditer les mystères de la « méchanceté gratuite », qu’aurait-il pensé des étudiants arrachant, au nom de la lutte contre le « génocide » des Palestiniens, des autocollants représentant des bébés otages ? « Cette actualité illustre ce qu’il aurait pu imaginer mais qu’il n’aurait pas voulu croire, relève Françoise Schwab, éditrice de ses œuvres posthumes. Nous avons assisté à une forme de pogrom manifestant une volonté génocidaire dont il avait la prémonition. »
Mais la pensée de Jankélévitch ne se limite ni à la déploration ni à l’anticipation du malheur. Elle pointe les risques de l’enfermement dans un statut victimaire. « La condition juive, écrit-il, n’est pas soumise à la fatalité ; l’avenir ne sera pas nécessairement la répétition de ce qui a été. Je crois que ce qu’il faut opposer à la “vocation minoritaire” c’est la haine de la fatalité » (L’Esprit de résistance, 2015). À ses yeux, le salut d’Israël réside dans l’esprit de mouvement constitutif du judaïsme et source de tension créatrice.