# LA PART DU ROMAN
J’avais abandonné les illustrés — ainsi nommait-on les bandes dessinées dans mon pays. Et je croyais cet abandon définitif. Je ne comprends toujours pas l’engouement presque liturgique dont la bande dessinée fait aujourd’hui l’objet, cette ferveur de circonstance qui hisse le Festival d’Angoulême au rang d’institution spirituelle, comme si l’Académie française avait trouvé dans la bulle dessinée son équivalent populaire, son miroir coloré et rassurant.
Il ne reste pourtant qu’un seul prix littéraire auquel j’accorde encore quelque attention. Les autres relèvent moins de la littérature que de l’organisation méthodique des vitrines de la FNAC : récompenses prévisibles, destinées à ceux — courageux, sincères même — qui veulent encore lire parce qu’ils sentent obscurément qu’il le faut, comme on accomplit un devoir ancien dont on a oublié le sens. Ils achètent les livres primés, les ouvrent avec une bonne volonté presque morale, puis les referment après quelques pages, avant de les glisser dans un tiroir, entre les factures d’électricité et les modes d’emploi inutiles. Non par incapacité, mais parce que la langue leur demeure étrangère.
La langue : voilà l’affaire véritable.
On leur a appris qu’un roman devait raconter une histoire ; on ne leur a jamais dit qu’il pouvait être d’abord une manière de regarder le monde à travers les mots. Certains lauréats savent encore écrire — réellement écrire — et cette exigence même devient un obstacle pour ceux dont le temps de lecture se réduit à la durée d’un trajet de RER, entre deux notifications et l’épuisement ordinaire des jours. Ils veulent avancer dans l’intrigue ; la phrase, elle, exige qu’on s’y attarde.
Les grands feuilletonistes du XIXᵉ siècle avaient compris cela mieux que nous. Publiés dans les journaux populaires, lus dans le tumulte des villes, ils offraient à la fois le mouvement de l’histoire et la musique de la langue. Ils ont davantage fait pour l’amour de la littérature que bien des jurys contemporains distribuant des distinctions à d’excellents écrivains que presque personne ne lit vraiment. Car le lecteur moderne vit dans l’immédiateté ; il demande au récit d’aller droit, sans résistance, sans opacité. La littérature, elle, ralentit. Elle interrompt le monde au lieu de l’accompagner.
Musso et Levy l’ont compris avant tout le monde : ils écrivent pour une civilisation qui ne veut plus habiter les phrases, mais seulement traverser des histoires.
Je m’éloigne encore, dira-t-on. Mais je l’avais annoncé : les contre-allées sont nécessaires pour revenir au centre. Une pensée qui avance en ligne droite ressemble à ces avenues administratives où rien ne pousse. Écrire exige le détour, la bifurcation, parfois même l’égarement. Ce qui vient véritablement de soi n’apparaît jamais dans l’ordre impeccable des démonstrations. Seul le chemin oblique révèle quelque chose.
Le mauvais philosophe de développement personnel parlerait ici du « sentier de soi ». Il aurait tort dans les mots, mais presque raison malgré lui : on ne se découvre jamais en allant tout droit.