JEAN-YVES TADIÉ, ECRIT PAR L’I’A, SUITE

Jean-Yves Tadié : « Je ne vois pas pourquoi on s’acharne contre Thélyson Orélien
ENTRETIEN.
Pour le grand spécialiste de Proust, l’usage de l’IA par les auteurs s’inscrit dans une tradition très ancienne. écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien est soupçonné d’avoir recouru à l’intelligence artificielle pour rédiger son roman C’était ça ou mourir (Grasset) – ce qu’il nie. L’usage de la machine dans ce cadre est-il un sacrilège ? Pas pour Jean-Yves Tadié, grand spécialiste de Proust, à qui l’on doit notamment l’édition en Pléiade de La Recherche.
Au contraire, à 90 ans, l’universitaire observe avec placidité l’irruption de l’IA dans le domaine de la littérature.
Entretien. Le Point : Il y a deux ans, lors d’une rencontre, vous nous disiez que l’intelligence artificielle pouvait imiter le style des grands écrivains, mais pas inventer de la grande littérature. Le pensez-vous toujours, au vu de ses progrès fulgurants ?
Jean-Yves Tadié : Autant qu’on le sache, dans l’état actuel des choses et de nos connaissances, l’intelligence artificielle ne produit que la copie de ce qu’elle a enregistré, et des textes relativement conventionnels. J’ai moi-même fait l’expérience de lui commander l’écriture d’un chapitre de roman : elle m’a fourni un texte très lisible mais pas du tout original, qui n’apportait rien par rapport à la littérature existante.L’usage de l’IA pour écrire un texte a-t-il des précédents dans notre histoire littéraire ?Il renvoie à une pratique que tout le monde accepte depuis longtemps : le recours aux écrivains fantômes. Alexandre Dumas en est un exemple parfait : il commande à son collaborateur Auguste Maquet des scènes, lui soumet des plans, un peu comme nous le ferions nous-mêmes si nous nous adressions à la machine. Celui-ci écrit, un peu mécaniquement, puis Dumas corrige son texte, le perfectionne. On sait bien qu’un certain nombre de responsables politiques n’écrivent pas eux-mêmes leurs essais ou leurs mémoires.L’usage de l’IA pour écrire un roman n’est donc pas une tricherie condamnable ? En l’occurrence, Thélyson Orélien nie l’avoir utilisée…Il n’existe pas aujourd’hui de texte juridique interdisant de produire un texte suggéré par l’IA. Je n’ai pas lu C’était ça ou mourir et je n’ai pas à juger ce romancier. Je ne vois pas pourquoi on s’acharne contre lui, alors que son éditeur, puis le public, ont approuvé son texte, et qu’il n’a commis aucun délit sur ce plan.En réalité, on a parfaitement le droit d’aimer un texte écrit avec l’IA. Je suppose que cet auteur, s’il a utilisé la machine, a formulé des commandes, lui a demandé des modifications. En la forçant à se corriger indéfiniment, il a produit une œuvre originale. C’est un travail probablement plus difficile que de rédiger un texte à la plume. Faire cracher à la machine des phrases originales, cela demande un réel talent. C’est une question d’élaboration, de dialogue.Je ne vois pas de raison, pour l’heure, d’interdire cette pratique. Les grands peintres comme Rubens, dans leurs ateliers, faisaient aussi appel à des assistants, en se réservant une partie de la toile : la main, les yeux, le fond du paysage, et personne ne nie qu’ils soient les auteurs de leurs œuvres.
Thélyson Orélien est aussi accusé d’avoir plagié, par le passé, des articles de presse et des œuvres littéraires…
La question du plagiat est extrêmement différente. Ces pratiques passées sont évidemment condamnables si elles sont attestées. Vous pourrez me rétorquer que l’IA est plagiaire par nature, puisqu’elle offre une sorte de synthèse de textes préexistants. Faut-il lui interdire le plagiat ? C’est un autre problème.A-t-on fait, alors, beaucoup de bruit pour rien Non, cette affaire pose des questions passionnantes. Mais il n’existe pas, à mes yeux, une énorme différence entre La Reine Margot, de Dumas, et ce roman. Remplacez Maquet par l’IA, et vous avez le même problème. Il est difficile d’imaginer qu’un auteur soit entièrement original. Les écrivains charrient une culture, une érudition, consciente ou inconsciente. Proust reproduit des rythmes d’Anatole France, il lui arrive d’employer des images qu’on trouve chez Balzac. Pascal est nourri de Montaigne, il le copie.