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Kundera, bon romancier, et terroriste

C’est le jour, on aura pu le remarquer, où je puise dans mes “brouillons” ou dans mes demi-brouillons et les publie.

Aujourd’hui, un ami m’a appelé pour me demander si j’avais, “en bibliothèque”, le dernier bouquin de Ian Mac Ewan. Il sait (c’est un vrai ami) qu’il s’agit de l’un de mes auteurs préférés. Un des meilleurs. Peut-être le meilleur si l’on lit son “Samedi”. (clic ICI pour un résumé sur Babelio)

Je lui ai répondu que oui, mais dans sa version numérique, avec “DRM” (droits limités), donc pas légalement transmissible, mais que j’étais prêt à lui offrir l’une des versions, soit papier, soit numérique.

Il m’a dit que ça lui était égal. Je lui ai répondu qu’il devait prendre position. Il m’a répondu qu’il ne comprenait pas. Je lui ai dit qu’il fallait savoir si le numérique était acceptable. Il m’a répondu que je le charriais, que j’exagérais. Je lui ai, immédiatement rétorqué qu’il avait raison. Et il m’a invité çà déjeuner demain. Et je lui ai dit que j’étais pris. Et on déjeunera la semaine prochaine.

On aura remarqué l’immense intérêt de cette conversation et le lecteur peut croire qu’on se moque de lui.

Il n’en est rien.

En effet, dans mes fameux “brouillons, j’ai retrouvé mon commentaire sur une affirmation péremptoire et presque terroriste de Milan Kundera, écrivain d’immense talent mais trop sûr de lui, tant il est adoré par une frange de la population qui vit, comme Amélie Poulain, près de Montmartre:

C’était lors de la remise du prix de la BnF 2012 pour l’ensemble de son oeuvre :

Je la livre ci-dessous :

« Je n’ai aucune envie de parler de la littérature, de son importance, de ses valeurs. Ce que j’ai à l’esprit en ce moment, c’est une chose plus concrète : la bibliothèque. Ce mot donne, au prix que vous avez la bonté de m’accorder une étrange note nostalgique ; car il me semble que le temps qui, impitoyablement, poursuit sa marche, commence à mettre les livres en danger. C’est à cause de cette angoisse que, depuis plusieurs années déjà, j’ajoute à tous mes contrats, partout, une clause stipulant que mes romans ne peuvent être publiés que sous la forme traditionnelle du livre. Pour qu’on les lise uniquement sur papier, non sur un écran. Cela me fait penser à Heidegger, au fait apparemment paradoxal que, lors des pires années du XXème siècle, il se concentrait dans ses cours universitaires sur la question de la technique, pour constater que la technique, son évolution accélérée, est capable de changer l’essence même de la vie humaine.Voici une image qui, de nos jours, est tout à fait banale : des gens marchent dans la rue, ils ne voient plus leur vis à vis,ils ne voient même plus les maisons autour d’eux, des fils leur pendent de l’oreille, ils gesticulent, ils crient, ils ne regardent personne et personne ne les regarde. Et je me demande : liront-ils encore des livres ? c’est possible, mais pour combien de temps encore ? Je n’en sais rien. Nous n’avons pas la capacité de connaître l’avenir. Sur l’avenir,on se trompe toujours, je le sais. Mais cela ne me débarrasse pas de l’angoisse, l’angoisse pour le livre tel que je le connais depuis mon enfance. Je veux que mes romans lui restent fidèles. Fidèles à la bibliothèque. »

C’est le type de discours que j’abhorre.

Kundera, prétendu romancier de l’anti-stalinisme est un terroriste, un réactionnaire, même pas un “conservateur radical”

On l’a écrit, longuement. On a expliqué pourquoi. Mais on laisse nos commentaires dans nos brouillons. On ne dit qu’une chose, en le répétant : c’est idiot et terroriste. Presque primaire.

Les romanciers, les écrivains ne sont pas toujours dans la pensée ou l’interprétation. Ils peuvent être bêtes. Comme ils sont écrivains, on les excuse et leur accorde notre pardon.

Mais comme dit Clément Rosset, l’on ferait mieux de rester ce que l’ion est (un écrivain, un sportif, un chirurgien, un employé des postes) mais mais pas un engagé. L’écrivain ou le chirurgien “engagé” ne devrait pas exister. Et les écrivains feraient mieux d’écrire.

J’imagine que j’écris, ailleurs qu’ici, en ce moment, un roman. Je ne fais que l’écrire. Et Basta ! Comme dirait mon ami qui m’a invité à déjeuner.

On est très calme. Bonne soirée.

 

Dieu électrique

On est abonné à la newsletter du magazine “Books” qu’on reçoit donc tous les jours, par mail.

On colle ci-dessous un extrait de celle que j’ai reçue aujourd’hui.

L’organisation électrique du cerveau démontre l’existence de Dieu.

Le chirurgien Alfred Smee assure, dans son livre « Éléments d’électrobiologie » paru en 1849, que notre cerveau possède davantage de circuits électriques que celui des animaux- ce qui nous permet de concevoir le divin. Selon lui, l’homme vit, bouge, sent et pense grâce à une combinaison de circuits voltaïques. La production d’électricité, par les centrales cette fois, est sous haute surveillance face à la vague de froid qui commence ce mardi.  

 

En savoir plus : Les métamorphoses de l’homme électrique, Books, en kiosque.

On va explorer le texte de ce Alfred Smee et on y revient.

le soleil ne se lèvera pas demain

A lire le titre, on croit que je deviens dépressif. Ce n’est pas du tout le cas. Mais alors, pas du tout.

C’est juste qu’en écrivant sur le chagrin d’un ami et l’égratignure de David Hume (voir plus bas dans les articles récents), m’est venue son autre phrase, une qui m’a fait presque tituber, tant elle est forte: “Le soleil ne se lèvera pas demain”. (Enquête sur l’entendement humain. 1748)

Il s’agissait simplement de dire que cet énoncé « n’est pas moins contradictoire et n’implique pas plus de contradiction que l’affirmation : il se lèvera ».

La répétition d’une expérience vécue ne peut pas, nous dit-il, fournir une certitude du type de celles que nous obtenons dans les sciences. Autrement dit, une accumulation de faits particuliers ne permet pas d’établir une loi universelle.

Mais Hume se trompe : le soleil se lèvera demain.

Vous savez pourquoi ? Parce qu’il se lèvera.

Je reviens, pour en dire plus, sur le soleil et les vies.

Françoise

Une amie, sur la pointe des lèvres, certainement par crainte d’un jugement brutal, rédhibitoire, peut-être même la peur de sa déconsidération, allez savoir, m’a demandé : “Tu aimes Françoise Hardy”?

C’est une femme qui n’écoute pas que Françoise Hardy, férue de grande musique, elle même musicienne.

J’ai immédiatement proclamé que je l’adorais.

C’est vrai : Francoise Hardy est une femme de la caresse sensuelle, de la fulgurance sentimentale. Du velours en instance de détonation. Et en même temps une intelligence dans le corps, dans les yeux. Ni yé-yé, ni Hélène Cixous. Ni Sheila, ni Marguerite Duras. Un peu Dalida et beaucoup elle, Françoise. Je l’adore.

Il faudra que j’écoute plus ses chansons, que je connais mal. Pas sur mon tapis de Jogging, comme une musique de fond ou de rythme. Dans le salon, avec un verre. Peut-être ce soir. Elle sort d’un grand trou, celui de la maladie, elle vient de l’écrire. C’est ce que j’ai entendu.

Je reviens bientôt et vous dis sur ses chansons. Sur les textes. Je ne sais qui les écrit.

Mais, pour revenir à notre début, c’est fou comme les femmes intelligentes ont peur de passer pour des midinettes.

C’est ça le vrai terrorisme ambiant : celui qui vous empêche d’aimer la variété. Il est vrai que chez ceux qui l’installent, ce petit terrorisme, on est totalitaire, donc sans variations.

Françoise fait-elle pleurer ?

Je ne sais pas. Je vais demander à mon amie qui doit mieux connaitre que moi puisqu’elle m’a posé la question.

PS. La photo de Francoise Hardy, prises par Jean-Marie Périer fait toujours trembler…

le petit souci de soi

 

Billet long, mais tant pis, il fallait que je l’écrive. Désolé, désolé.

Non, il ne s’agit pas du billet antidote à celui (plus haut) qui rappelle le mot de Pascal (“le moi est haïssable). Juste une pointe d’humeur après la lecture rapide, une nuit d’insomnie traversée par mille pensées qui peuvent laminer des ventres, de la dernière livraison de la revue “Philosophie Magazine.

On aime bien cette revue et ceux qui l’animent. Elle ne sombre pas toujours dans l’injonction au “développement personnel” et rappelle, souvent, au risque de perdre des lecteurs, que la philosophie peut très bien ne pas être de comptoir. Et que les concepts sont aussi vitaux que les glaces à la vanille ou les costumes de grande coupe.

Donc, dans Philomag, le dossier du mois : “Suis-je l’auteur de ma vie ?”

J’ai eu très peur, j’ai beaucoup hésité à lire.

Mes amis le savent et craignent la grande colère, je me suis toujours bagarré avec ceux qui, connaissant mon penchant pour l’étude des grands philosophes (et d’abord notre maitre Spinoza) me reprochent de ne pas “être philosophe”, de ne pas être un “sage”, de “ne pas prendre la vie avec philosophie”. Bref de ne pas appliquer les grands préceptes de sagesse que la philosophie, surtout grecque, nous enseignent. Et le petit wikipédien de service, à l’heure du dessert, nous sort toujours, certain de plaire aux épouses attablées, que la Philosophie c’est Sophia, la sagesse.

Il est vrai que lorsque j’entend ces fadaises, à la mesure de l’implantation massive d’officines de philosophie, de cabinets du développement de soi, presque du massage (parisien) philosophique, de la “technique de vie”, par l’ingestion de petites phrases de philosophes, j’ai envie de casser à la figure à ces imposteurs, oui de les boxer.

La philosophie est une tentative de compréhension du monde, de sa théorisation, de sa conceptualisation. Certainement pas une ordonnance pour de développement de soi ou des outils de marché du Dimanche pour le grand combat contre l’angoisse du temps.

Et pourtant, je suis un grec. Au sens philosophique du terme. Comme je l’ai appris avec Pierre Hadot. Je suis stupéfait et ravi par les inventeurs de la pensée occidentale qui a navigué entre matière et esprit, entre monisme et dualisme, entre contingence et transcendance. Inventeurs de l’occident, avec la chrétienté, avec mille défauts mais une qualité indéfectible : l’intelligence. Et d’abord celle du monde. Et pas des techniciens de sagesse, comme les orientaux.

J’ai toujours considéré que la sagesse est une supercherie, qu’on lutte toujours contre ce qui nous dépasse et que le “sage” est fainéant. Il abandonne le remous qui est aussi jouissif que l’accalmie de l’âme. Certainement beaucoup plus. Et que le soi n’avait rien à voir avec la philosophie, laquelle encore une fois é-est du côté du concept.

Et, ici, on se souvient, très exactement, de notre stupéfaction lorsque Michel Foucault, conceptualisateur de talent grandiose, dans un style merveilleux, qui nous faisait goûter les joies conceptuelles de l'”épistéme”, a viré dans la technique grecque de la recherche de la sagesse, camouflée par les mots plus chics de “souci de soi” ou de “conversion à soi”.

Bon, on mettait ce revirement sur les affres d’une fin de vie tourmentée, abattue par le sida et les scandales californiens du flagrant délit de la pratique sado-masochiste. Foucault avait disjoncté. Et son apologie du régime iranien islamiste naissant nous avait convaincu de son plongeon. Etant observé que je n’en veux jamais à ceux qui plongent dans le désarroi. Ils ont toute ma compassion, peut^être parce que comme beaucoup, nous sommes sur le fil du rasoir et que le plongeon peut nous guetter.

Bref, je constate que je m’éloigne de mon sujet et reviens à la revue de l’insomnie.

J’ouvre et je tombe, devinez sur quoi ? Sur un article consacré, en majeure partie, au fameux revirement de Foucault, intitulé “Moi, ce chef-d’oeuvre”, écrit par Martin Duru.

Assez bien écrit. Le chroniqueur rappelle la phrase-rupture de Foucault (« Ce qui m’étonne, c’est que, dans notre société, l’art n’ait plus de rapport qu’avec les objets, et non pas avec les individus ou avec la vie […]. Mais la vie de tout individu ne pourrait-elle pas être une œuvre d’art ? Pourquoi un tableau ou une maison sont-ils des objets d’art, mais non pas notre vie ? » )

Il rappelle encore que : “Tout démarre par un coup de théâtre. Début des années 1980 : Foucault, que l’on connaissait surtout pour son travail sur l’enfermement des fous à l’âge classique ou sur la naissance de la prison au XIXe siècle, surprend en entamant un grand flash-back historique et théorique. Dans ses derniers essais et cours au Collège de France, jusqu’à sa mort du sida en 1984, il se tourne vers l’Antiquité, les penseurs du monde gréco-romain. Dans quel but ? Pour montrer que les Anciens ont élaboré une « esthétique de l’existence » : faire de la vie une œuvre d’art, lui donner une belle forme, telle est pour eux la tâche cardinale.”

Ce qui passe par des “techniques de soi”, des “règles de conduite” pour se transformer, des “arts de l’existence”, un “gouvernement de soi”, un “souci de soi” (ou “le soin de soi”. Platon dans l’Alcibiade), examiner sa conscience, évaluer son action morale, écire à ses amis pour les aider dans le grand combat de soi, les « exercices spirituels » trouvés chez les épicuriens, les stoïciens, les sceptiques etc..

Puis (lisez), Martin Duru nous dit que :

“Comment les hommes peuvent s’inventer librement sans être contraints par un code, un pouvoir normalisateur (c’est la problématique) ; en se recentrant sur eux-mêmes, en s’astreignant à se modifier corps et âme (c’est le geste). L’esthétique de l’existence est de part en part une éthique, puisqu’elle règle la mire sur le bien-vivre. Et il est poignant de voir Foucault embrasser ce thème dans l’horizon, puis l’imminence de la mort.”

Bon, je connaissais et me rappelle qu’un jour, j’ai failli écrire à Foucault pour lui conseiller d’aller voir du côté du bouddhisme et du zen plutôt que de limiter les immenses grecs à des donneurs de leçons, des techniciens du bonheur. Je ne l’ai pas fait. Comme toujours, la crainte d’être taxé de démesuré de l’ego, du grand orgueilleux qui croit exceller dans tout. J’aurais du.

J’ai donc failli laisser tomber l’article et la revue, lorsqu’à un millimètre avant sa chute sur la moquette, j’ai aperçu dans le dit article le nom de Pierre Hadot. Celui auquel j’ai fait déjà allusion sans m’appesantir. J’ai remis la revue sur mes genoux et j’ai lu.

Pierre Hadot est un immense connaisseur des grecs (son livre “Qu’est-ce que la philosophie antique ?” nous a ouvert toutes les voies) avoue, même si à l’époque, il se tenait près de Foucault (pour entrer au Collège de France, avec succès, aidé par Foucault ?) sa divergence que l’approche trop intériorisante des grecs. Ce que je crie depuis toujours.

Duru :

“Selon Hadot, les philosophes antiques se prêtent aux exercices spirituels non pas pour se soucier exclusivement d’eux-mêmes, mais dans la visée contraire d’un « dépassement de soi ». Le repli vers l’intériorité est une médiation pour élargir ses perspectives : l’individu se transcende, saisit sa double appartenance au « Tout de la communauté humaine » et au « Tout cosmique ». Trop polarisé sur le soi, Foucault aurait négligé cette dimension : « l’universalisation ». Quant au projet même d’une esthétique de l’existence, Hadot confie son scepticisme dans un jugement qui fait penser à une gifle avec un gant de velours. Pour lui, il ne s’agirait rien de plus qu’une « nouvelle forme de dandysme, version fin du XXe siècle » (« Réflexions sur la notion de “culture de soi” », Exercices spirituels et Philosophie antique).”

Je respirais.

L’article de Duru continue sur d’autres thèmes, moins intéressants.

On arrête donc ici. Et notre lecteur doit se demander ce qui m’a pris d’écrire si longuement sur ce qui peut être considéré comme du dandysme philosophique. Ceux qui me connaissent savent que ce n’est pas le genre de la maison. Et que la seule chose qui peut être intéressante quand on se lance dans la conceptualisation, c’est le “tout cosmique” ou la compréhension de l’Univers. De la théorie quoi ! Pas de la technique.

A vrai dire, comme peut le dire un grand amoureux à celle qu’il voit, deux poussières cosmiques peuvent par leur choc créer l’explosion. C’est ce que les humains appellent “amour”.

On voit bien que par la philosophie dite conceptuelle, on revient à soi, au sentiment, au centre, à la vérité, sans passer par la technique du soin de soi.

Il suffit de prendre soin du Sentiment, avec une majuscule. Encore lui.

 

PS ICI L’ARTICE COMPLET DE MARTIN DURU, POUR CEUX QUI VEULENT LIRE

 

Zygmund Bauman

Zygmund Bauman vient de mourir. L’on aimait ce penseur du “liquide”, de la “modernité liquide” même si le concept a été mangé à toutes les sauces, notamment celles de sociologues qui se donnaient , à bon compte, des airs de penseurs. Chic, pas obscur. Juste un peu snob ces bas de page d’innombrables prétendus contributeurs à l’avancée de la pensée. Lui Bauman tentait vraiment la marche vers le centre.

C’est donc l’inventeur de la modernité liquide, qu’il résumait ainsi :

“la postmodernité serait la modernité moins l’illusion. Cette illusion est bien sûr celle de la possibilité d’un état final, définitif, où il n’y a plus rien à faire d’autre que continuer, répéter. Or, ce qui se passe, c’est que le nombre des problèmes croît à mesure que nous avançons. Les économistes du XIXe siècle avaient pour idéal une économie “stable”. Ils pensaient que les besoins humains étaient en nombre fini, qu’on pouvait donc les compter et développer de nouvelles usines pour les satisfaire. Or, ce n’est pas ainsi que les choses se sont déroulées, parce que, au contraire, plus il y a d’offres sur le marché, plus les désirs humains croissent. »

Donc, une “modernité liquide”, liquide dans le sens où plus aucun lien entre les individus ne tient, où l’homme est devenu, comme il l’écrit, « sans attache », où « nos vies individuelles s’émiettent en une succession de moments incohérents ».

La métaphore liquide décrit les liens lâches qui forgent la société de consommateurs, où le changement va si vite qu’il ne se cristallise jamais, sans pause ni état fixe,  « en procédures et habitudes ». Cette « vie frénétique, incertaine, précaire » rend « l’individu incapable de tirer un enseignement durable de ses propres expériences parce que le cadre et les conditions dans lesquelles elles se sont déroulées changent sans cesse. »

Liquide, donc, non stable.

Nous, on avait compris qu’il fallait combattre cette modernité élastique, lâche et, même si tel n’était pas le propos du sociologue qui décrit, sans injonction. Rechercher le solide qui n’est rien d’autre que la vérité.

Muni du concept que tous ont manié à l’envi, certain du succès, Bauman s’est attaqué à l’amour, au concept, à sa réalité.

Et il ab écrit “l’amour liquide”, s’attaquant au concept, craignant ou affirmant que dans ce champ aussi, l’on passe de la “relation” à la simple “connexion”.

C’est ici que j’ai commencé à l’abandonner, même si, encore une fois, j’aime ce penseur fécond.

Je l’ai abandonné pour un seul motif : à vouloir considérer que la seule connexion peut désormais configurer l’amour, que l’on passe du solide d’une relation assumée à la connexion hachée, non stable au sens structurel (la stabilité d’un sentiment n’a rien à voir avec la stabilité du couple) à partir du moment où il croit pouvoir substituer le concept techno-moderne de la “liquidité” au Sentiment, je l’ai lâché.

La seule “solidité” du monde, c’est le sentiment. N’est “liquide” et incertain que tout le reste.

Les pleurs sont solides. C’est le mot que j’ai sorti un soir devant une assemblée médusée et qui m’a demandé d’expliquer. J’ai répondu que si l’on posait la question, l’on ne pouvait comprendre.

PS. Désolé, ce billet était resté dans mes brouillons, Bauman étant décédé le 09/01. Je l’ai repris en l’aménageant un peu. Je n’avais pas écrit le lien entre la solidité et le pleur. Il fallait ajouter.

Les beaux jours, série.

Discussion téléphonique avec une amie psychanalyste. Une femme adorable, mais psychanalyste. Pour la millième fois, nous abordons le même sujet : ma détestation de Freud, en tous cas du freudisme terroriste. Et, comme toujours, je lui rappelle le mot de Freud qu’il a pris chez Goethe selon lequel « Rien n’est plus difficile à supporter qu’une série de beaux jours ». Et je lui dis à quel point un homme est détestable lorsqu’il affirme l’utopie d’un bonheur de plusieurs jours. C’est un assassin, un traitre à l’amour, au sentiment, au poème vital.

Et je continue, et je lui dis que le freudisme n’est qu’un ramassis de balivernes, peut-être acceptables dans un bar morne et lisse de la 5ème Avenue de New-York, qui substitue la névrose légère au sentimentalisme, entrevu exclusivement dans son anormalité, à renforts de principe de plaisir confondu avec celui de mort, les deux en guerre, dans des explications qui ne sont qu’impostures, confondant les tensions émotionnelles avec les décharges inventées, bref que le freudisme, c’est de la saloperie, et qu’à part elle que j’adore, les psychanalystes sont des salopards du sens, des petits glaives de la beauté, qui s’acharnent à détruire les mystères et les coeurs du Tout. Loin du sentiment. Bref freudisme tueur d’amour, ennemi du spleen, pseudo-science qui charrie le carré noir, sans comprendre l’air du soleil et les pluies de miel qui tombent souvent sur les âmes.

Je lui ai dit tout ceci d’un seul trait (comme un oriental, dirait Sainte-Beuve) sans même respirer.

Et j’ai continué, en reprenant mon souffle : Comment peut-on prétendre qu’une série de beaux jours est difficile à supporter ? Nous, les orientaux, on croit que le contraire est vrai : une série de mauvais jours est intolérable. Et j’ai ajouté que les intellectuels viennois ne connaissaient pas Carthage. ou le soleil oriental, gavé de sucre.

Ouf…

Mon amie (c’est une vraie, même si elle est psychanalyste) m’a dit que j’étais dans une forme intellectuelle éblouissante aujourd’hui.

Elle a raison. Allez savoir pourquoi.

 

L’égratignure du monde

Il me revient aujourd’hui un épisode décisif dans la relation amicale. Dans la relation tout court, à vrai dire.

Il y a longtemps, très longtemps un ami m’a écrit une longue lettre, très longue, dans laquelle il me disait son chagrin. Un chagrin d’amour. À vrai dire une histoire qu’il voulait commencer avec une femme qu’il aimait jusqu’au délire et qui n’avait pu se faire, pour divers motifs que la pudeur, l’amitié et la politesse m’empêchent de dire ici. Le chagrin était au surplus redoublé par la réciprocité : la femme, sujet du chagrin l’aimait aussi. A la folie. Mais bref, quelquefois, les devoirs, les situations, les contingences l’emportent sur tout et le vrai. Il faudrait, en réalité plusieurs vies dans une seule, oubliées, envolées lorsque la substitution s’opère. Mais ce n’est pas l’objet de mon billet.

J’ai donc tenté, évidemment de consoler mon ami, lui offrant tous les subterfuges, les grands restaurants, les soirées mondaines avec des milliers de belles femmes consolatrices, peut-être même dans le chagrin, les plus belles, les yeux brillants.

Rien n’y faisait.

Et un jour, le mur de Berlin est tombé.

Là, j’en étais sûr : mon ami allait renaître, abattre, si j’ose dire, son chagrin. Mon ami était un militant anti-stalinien.

Je l’appelle, chante presque au téléphone, et lui dit que ce jour est une merveille. Je suis certain qu’il va enfin oublier la femme, juste un temps.

Il ne dit rien et raccroche.

Une heure plus tard, par un coursier, je reçois un papier carré, un post-it, je crois.

Il y était écrit :

” Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à l’égratignure de mon doigt”

On connaît cette phrase de David Hume.

Mais là, il exagérait, non ?


Le moi et l’autre

Conversation autour d’une table. Il est question de Lévinas, grand penseur que je n’apprécie pas pour divers motifs sur lesquels je me dois, un jour, de revenir , et de l’Autre, celui devant lequel il faut se prosterner, sur l’altruisme et autres notions articulées autour du désintéressement et de l’oubli, temporaire en tous cas, de soi.

Je prends la parole et rappelle le mot de Pascal (pas mon ami), Blaise Pascal, selon lequel “le moi est haïssable”; que le monde est peuplé de milliards de “moi” et que (j’ai retrouvé la phrase plus tard) que : « chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres »

J’ajoute, malicieusement, que l’on est au centre du sujet.

L’un de ceux qui se trouvent là, pas vraiment un ami, m’agresse en raillant ceux qui se réfèrent aux vieux philosophes et nous sort un discours sur la modernité qui doit assassiner ledit vieux monde, en jetant aux orties les références, traitant les penseurs classiques de vieux croutons.

Je lui réponds que Pascal avait raison : il est son moi et je suis son ennemi. Tous les autres que son moi le sont.

Il a juste bu un verre d’eau. Il avait soif.

Honnêtes gens

La scène se passe dans un café du 17 ème arrondissement de Paris. Deux vieux messieurs, assis, mais la veste de costume boutonnée sur un gilet à boutons de nacre (les deux le portaient) sirotent un whisky.

Je suis à la table juste à côté. Je me dis qu’heureusement les dandys existent toujours. Je pense à Eugène Sue et me promet d’y revenir pour quelques pages.

L’un d’eux sort un Ipad et lit à haute voix, pour son ami. J’entends une phrase sur l’immoralité et les honnêtes gens. Je ne sais ce qui me prend : j’ose prendre la parole et m’adressant au lecteur, je demande qui a écrit ça. Il me répond, avec un sourire ravi : Wilde, Monsieur, Oscar Wilde. J’ai remercié, pris immédiatement mon téléphone et Google. La recherche a été fructueuse. J’ai retrouvé la phrase et vous la livre, brute, sans commentaires :

Oscar Wilde “Formules et maximes à l’usage des jeunes gens” “L’immoralité est un mythe inventé par les honnêtes gens pour expliquer la curieuse attirance qu’exercent les autres.”

Je sais tout

Un ami, auquel nous demandions son avis sur un sujet, de l’ordre de la métaphysique, et qui faisait l’objet d’une discussion vive par messages Whatsapp interposés, nous a répondu “Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien”, rappelant ce mot que Jean Gabin, précurseur du rap, a marmonné dans un vieux 33 tours, l’adage de Socrate. Il a raison, étant observé que la phrase exacte, qui apparait  dans Platon, (“Apologie de Socrate”) (21d), et dans le Ménon (80d 1-3) est la suivante je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ». L‘on sait aussi que Montaigne, grand faiseur de morale (je n’ai pas dit, pour une fois, grand faiseur tout court) s’est beaucoup inspiré du fameux adage.

L’on s’est toujours interrogé sur cette affirmation de Socrate, lorsque l’on rappelle que dans le même Ménon, il est bien précisé que « chercher et apprendre n’est autre chose que se ressouvenir » et qu’ainsi le savoir est réminiscence.

L’on se souvient vaguement de l’épisode de l’esclave questionné par Socrate à propos de la surface d’un carré s’approche de la solution sans connaitre le moindre fragment de géométrie du carré. Ce qui démontrerait notre connaissance, déjà là, à la naissance, même roturière.

J’ai donc trouvé la réponse à fournir lorsque dans une discussion, l’on prétend que je ne maitrise pas le sujet. Je rappelle l’hypothèse socratienne de la réminiscence et je lance :

“je sais une chose, c’est que je sais tout”.

Il y a des jours où l’on délire.

 

 

 

un monde imaginaire d’évènements purs

La musique crée “un monde imaginaire d’événements purs”. C’est Francis Wolff qui l’écrit dans son ouvrage exceptionnel (Pourquoi la musique ? Fayard).

Il faudra faire un détour par Platon, sa caverne, où les prisonniers, entendant les sons, se demandent : “Que se passe-t-il ? D’où ça vient ?”

Francis Wolff est un philosophe qui mérite des pages. Ses propos sur la corrida, sur le spécisme sont assez remarquables. On y reviendra un jour de loisir intense.

techno-sceptique ?


On ne résiste pas à citer un article de ​”The Economist” ICI
La bataille la plus frappante de l’entreprise moderne oppose les techno-optimistes aux techno-pessimistes. Les premiers pensent que le monde est en pleine renaissance technologique. Les patrons de la tech rivalisent de superlatifs. Les professeurs d’économie disent que notre seul problème est de savoir que faire des employés lorsque les machines seront super-intelligentes. Les pessimistes rétorquent que tout cela n’est que du vent : quelques entreprises ont de très bons résultats, mais l’économie est en panne. Larry Summers, de l’Université de Harvard, parle de stagnation séculaire. Tyler Cowen, de l’Université George Mason, dit que l’économie américaine a ingurgité tous les fruits mûrs de l’histoire moderne et en est malade.
Encore récemment Robert Gordon, de l’Université Northwestern, détenait le prix du livre le plus sombre de l’économie moderne. Dans ‘The Rise and Fall of American Growth’ sorti en janvier dernier, M. Gordon écrit que la révolution informatique est une diversion mineure par rapport aux inventions qui ont accompagné la deuxième révolution industrielle – électricité, voitures et avions – qui a profondément changé la vie. Les bouleversements informatiques actuels ne modifient que très peu d’activités.
On ne fait que citer, on ne prend pas parti… 

Claude Levi-Strauss. la rupture de 1971

L’on considère Claude Lévi-Strauss comme l’un des plus grands. Ce n’est pas d’une originalité folle. Mais il n’est pas inutile de le répéter, sans en rester à ses “Tristes Tropiques”, journal de voyage, joliment écrit, surtout dans son introduction, dont les paresseux et les faiseurs (qui sont d’ailleurs souvent les mêmes) ne retiennent que le fameux “je hais les voyages”.

Un récent petit billet de Michel Etchnaninoff (Philomag) nous rappelle les soubresauts dans la pensée du Maitre.

On se souvient tous du “Race et histoire” publié en 1951. Il s’agissait d’un discours à l’UNESCO et CLS s’en prenait magnifiquement aux fondements du racisme. En 1971, il revient à la Tribune du même organisme (sur lequel l’on remarquera que, curieusement, je ne porte aucun jugement alors que je devrais). Et là, il nous dit, contrairement à ce qu’il prônait, que la collaboration entre  les cultures n’est pas la panacée.

EXTRAITS DE RACE ET HISTOIRE :  « Les sociétés humaines ne sont jamais seules », les « migrations, emprunts, échanges commerciaux, guerres », constituent un facteur de développement qui soit. « l’exclusive fatalité, l’unique tare qui puissent affliger un groupe humain et l’empêcher de réaliser pleinement sa nature, c’est d’être seul ».  Le métissage, le bienfait de la mondialisation se trouvaient dans le texte dont tous les anti-racistes se sont emparés.

En 1971, dans son discours publié sous le titre “Race et Culture”, il fait cOr  marche arrière.

EXTRAITS DE RACE ET CULTURE  « les bouleversements déclenchés par la civilisation industrielle en expansion, la rapidité accrue des moyens de transport et de communication » entraînent « l’humanité vers une civilisation mondiale, destructrice des vieux particularismes auxquels revient l’honneur d’avoir créé les valeurs esthétiques et spirituelles qui donnent son prix à la vie ». « toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs ». On ne peut donc « se fondre dans la jouissance de l’autre ».

Tout sauf le métissage…

L’explication de de chamboulement dans la pensée qui passe de l’apologie du métissage à la peur de la fusion mondiale ?

On y revient dans un autre billet.

Billet de Michel Etchnaninoff clic ici

anthropocène, holocène

Les concepts, lorsqu’ils se terrent dans un mot exotique ou inédit peuvent ressortir du snobisme de fins de soirées mondaines. Ils peuvent aussi être féconds. Celui proposé ici (“anthropocène”) est de ceux que beaucoup ne connaissent. Peut-être du fait de sa fécondité qui va à l’encontre de l’opinion dominante en matière d’écologie, laquelle, comme chacun sait, confine au terrorisme.

Il s’agit,  je cite  : “Du grec anthropos (« humain ») et kainos (« récent »), l’Anthropocène désigne la nouvelle ère géologique dominée par les humains qui seraient devenus, au travers de l’impact de leurs activités sur les sols, les airs et les mers, une force géologique à part entière. Faisant suite à l’Holocène qui désigne la période postglaciaire de réchauffement qui court sur les dix à douze mille dernières années, l’Anthropocène marque ce moment où les hommes sont devenus les artisans et non plus seulement les habitants de la Terre. (Martin Legros. Philosophie Magazine. Avril 2015)”

Le concept a donc à été inventé par Paul Crutzen, un ingénieur hollandais. La notion n’est aucunement ancrée dans le catastrophisme ambiant,  celui qui fait de l’homme le grand salaud de l’humanité qui détruit la bonne Gaïa,  notre terre à tous. Il ne s’agit que d’une ère,  de l’un des très nombreux épisodes de reconfiguration géologique que la Terre a connus au long d’une histoire chaotique: l’homme, devenu maitre de la nature n’est pas accusé de déstructurer l’équilibre naturel.

Crutzen : «Une très ancienne idée – l’homme comme maître de la Terre – est devenue une dure réalité»

En réalité, ce concept qui objective l’histoire géologique, sans infuser un moralisme de rez-de-chaussée nous fait comprendre que l’homme ne doit pas tout arrêter, tout “suspendre”. Non, justement maître de la nature, il se doit de la dominer encore plus, pour la sauver, utiliser notre pouvoir pour l’utiliser positivement, avec tous nos immenses moyens technologiques. Y compris manipuler le climat, qui ne devrait plus être un sujet tabou, en larguant, par exemple un million de tonnes de soufre ou de sulfure d’hydrogène dans la stratosphère à l’aide de ballons lancés depuis les tropiques. L’on est loin des sempiternelles plaintes contre l’homme qui a détruit la nature, la gaia, ancien havre de paix. Loin de l’écologie à quatre sous.

Comme le précise Martin Legros dans l’article précité

“La leçon que tire Crutzen de l’entrée dans l’Anthropocène est donc différente de celle de la plupart des écologistes : c’est un appel philosophique audacieux à s’approprier pour de bon la nature. Pendant des millénaires, les hommes se sont comportés comme des rebelles contre une superpuissance appelée “Nature”. […] Quoique de façon maladroite, nous prenons le contrôle du Royaume de la Nature, depuis le climat jusqu’à l’ADN. […] Une très ancienne idée religieuse et philosophique – les hommes comme maîtres de la planète Terre – est devenue une dure réalité […]. Les très anciennes barrières entre la nature et la culture s’effondrent. Ce n’est plus nous contre la “Nature”. C’est nous qui décidons ce qu’est la nature et ce qu’elle sera. Pour maîtriser cet énorme changement, nous devons transformer la manière dont nous nous percevons nous-mêmes et notre rôle dans le monde… Souvenez-vous : dans cette nouvelle ère, la Nature, c’est nous. »

Il est temps de revenir à nous, sans nous laisser emportés par les vendeurs de catastrophe.“

Autres sources :

`Wikipédia : ici Un article intéressant du monde : ici Un article de la revue “Ecologie et politique” : ici

 

 

Le diable, l’inconscient, le gène, l’autoroute

Le titre est énigmatique, comme il se doit, pour attirer le lecteur. Même s’il correspond à une réalité. Celle de l’histoire des causes de la démence. L’on a d’abord considéré que le diable n’y était pas étranger. Puis Freud a comblé l’intellectualisme en inventant (plus qu’en découvrant disent les mauvais esprits) l’inconscient. Nous est imposé désormais un débat entre freudisme et génétique, le gène expliquant tout. Mais ce n’était pas terminé : désormais c’est la pollution qui est cause de démence. Et ceux qui logent près des autoroutes ont des chances d’y sombrer…C’est ce que nous révèle un article du Monde daté de ce jour (ici). On est rassuré, on ne vit pas à 50 m d’une autoroute…

Phratrie, pas fratrie

J’aime bien l’idée d’une fratrie …deux termes, cette fois parfaitement homonymes, qui ne doivent pas être confondus. Fratrie est un dérivé savant du latin frater, « frère » Phratrie, plus rare, ressortit d’abord au vocabulaire des institutions grecques : il est emprunté du grec phratria, qui désignait une association de citoyens liés…

263Imaginez un lendemain de soirée magique, celle, rare, où des êtres rient, pensent, boivent, mangent, et rient encore, heureux d’être là, simplement là. Ce lendemain, les mails fusent, tous écrivent à tous. Ils étaient 6. L’un d’entre eux (évidemment une femme) écrit (c’était le 3 Avril 2016) :

Que pensez vous de mon analyse de nos rapports et de notre affection ? J’aime bien l’idée d’une fratrie (et bien sûr , mon féminisme rampant m’oblige à ajouter et d’une sororité 🙂 partagées ….Encore une super  soirée, merci aux Co qui font des merveilles culinaires gustatives et dont on ne sait qui, de l’accueil ou de la cuisine, surpasse l’autre 🙂 Et si H… et M… ont du temps, je leur conseille de regarder en replay l’émission de J.E de ce matin (S m’a appelé pour me dire de la regarder) sur les “eirout” ou un nom comme ça et une pratique dont ni S ni moi n’avions jamais entendu parler de notre vie et qui perdure de nos jours ! Complètement dingue d’après moi …. Et invitée d’E absolument remarquable ….Passez un bon et beau dimanche ensoleillé, et n’oubliez pas le 23 chez les M… 🙂 Je vous embrasse fraternellement et zut alors, pourquoi il n’y a pas d’adverbe au féminin????”

L’un d’entre eux (évidemment un homme) répond :

“Salut à tous. OUI, super soirée,  à nouveau. Cuisine de chef, sourires comme des accolades,  rires tonitruants,  des foudres d’affection. Du tonnerre si j’ose dire…Puis-je vais rassurer Dy…. et le mettre en phase avec sa proposition (la nomination de la fratrie et sa réflexion acide sur le machisme grammatical). En effet,  il suffit d’écrire PHRATRIE et non FRATRIE et le tour est joué : Je colle ci-dessous un extrait de notre livre de chevet à tous (commentaires de L’académie française sur ce qu’il ne faut pas dire)

“Voici deux termes, cette fois parfaitement homonymes, qui ne doivent pas être confondus. Fratrie est un dérivé savant du latin frater, « frère » ; il appartient à l’origine au vocabulaire de la démographie et désigne l’ensemble des frères et sœurs d’une même famille. Phratrie, plus rare, ressortit d’abord au vocabulaire des institutions grecques : il est emprunté du grec phratria, qui désignait une association de citoyens liés par une communauté de rites et appartenant à la même tribu. Ce terme a été repris par la suite par les anthropologues pour désigner un ensemble de clans qui se disent apparentés. Phratia est dérivé de phratêr, « membre d’un clan », et non pas « frère biologique ». Pour évoquer cette dernière notion, les Grecs avaient d’autres mots, parmi lesquels adelphos, « frère », et adelphé, « sœur », qui signifiaient proprement « (nés d’) un seul utérus ». 

Donc, Dy…,  après avoir lu cet extrait,  il suffit d’écrire PHratrie avec un PH pour constituer un clan sans structuration biologique. Ce qui revient à ton” recomposé “. Association d’individus membre d’un clan qui s’affirment apparentés,  pour former la fratrie, pardon la phratrie.. Je vous embrasse phraternellement…M”

Le tour était joué. Naissance d’une phratrie.

Ils rient et rient encore.

 

Compatibilistes

Vous savez quoi ? Je suis fatigué de ces interrogations. Je ne sais d’où est tirée ma réputation. Tous croient que je ne crois pas à la liberté et au “libre-arbitre”, que ma connaissance de Spinoza est “incompatible” avec cette croyance, alors que je dis, ce qui est autre chose qu’il s’agit d’une illusion nécessaire dans certains champs, et pas tous, et que celui qui sait la manier est l’homme le plus libre du monde, le plus heureux, ce qui n’est pas peu dire à une époque ou nul n’ose dire son bonheur devant un mot, un discours, une peau , un ciel, un gâteau au miel.

Et que la nécessité (la vraie liberté qui consiste à persévérer dans son être) est la plus belle des libertés.

C’est mon amie psychanalyste qui m’a encore appelé aujourd’hui et sans même prendre de mes nouvelles, m’a demandé si, en matière de liberté, je connaissais les “compatibilistes”. J’ai ri. Elle a d’abord cru que je me moquais de son ignorance. Puis, en bonne psychanalyste, n’a pas cru à mon rire. C’est ce qu’elle m’a dit et je n’ai pas répondu car je ne parle jamais de moi avec ces psy, ces empêcheurs de tourner, dans une ronde légère, autour d’un bonheur simple.

Mais oui, je connais ces compatibilistes.

A ceux qui prétendent que notre liberté est ultime, que nos intentions n’auraient ni déterminants ni sources antérieures, ils rétorquent, en critiquant aussi les “déterministes” que la liberté n’est rien de plus que le pouvoir d’agir en fonction de raisons, et “selon ce que nous jugeons le plus important”. Ces conceptions sont souvent appelées « compatibilistes », parce qu’elles considèrent que le déterminisme en général et le fait que nos décisions soient le produit d’influences extérieures sont compatibles avec l’idée de liberté.

Donc Spinoza “compatible” avec Sartre ou Kant, ou Sartre et Kierkegaard.

J’ai continué de rire et elle m’a raccroché au nez quand je lui ai dit que son intelligence était incompatible avec sa bêtise. Qu’ai-je donc dit de méchant ? il va falloir que je continue, même avec mes amis, à me taire. Même quand je parle.

Je ne suis pas inquiet. Dès ce soir, je vais avoir droit à un mot d’excuse et, dès demain, à une autre conversation. Elle est intarissable sur la futilité théorique, persuadée que je vais l’aider à solidifier le sable. Alors que ce beau matériau doit persévérer dans son être, donc dans sa fluidité.

Compatibilistes… Le mot sonne faux. Il y a des mots dont l’on sait immédiatement qu’ils sont faux. Là, je n’exagère pas. Essayez de le taper sur un clavier : il y aura toujours une lettre de plus ou de moins…

Les mots justes viennent sous les doigts, exactement, presque fiers de leur vérité.

conatus, la joie et la bière

Essayez donc, dans un café bruyant du 17ème arrondissement de Paris, d’expliquer à une jeune femme curieuse, mais qui trouve, à juste titre que “l’Ethique” , le gros bouquin de Spinoza est assez indigeste, difficile à lire, ce que peut être le “conatus”, concept clé du maître.

J’ai tenté cette semaine.

D’abord je lui ai demandé d’oublier le latin même si ça faisait moins chic et d’employer le terme d’effort ou de puissance.

Puis j’ai cité 3 phrases clefs du spinozisme :

Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. »
Éthique III, Proposition VI

« L’effort par lequel toute chose tend à persévérer dans son être n’est rien de plus que l’essence actuelle de cette chose. »
Éthique III, Proposition VI

« On ne désire pas une chose parce qu’elle est bonne, c’est parce que nous la désirons que nous la trouvons bonne ».

Et pour finir j’ai fait état des deux affects joie et tristesse.

Et j’ai cité Deleuze en sortant mon smartphone

Tout « facteur » qui vient augmenter notre puissance d’exister, et donc favoriser notre conatus, provoque inévitablement en nous un affect de joie. Inversement, tout facteur réduisant notre puissance d’exister provoque immanquablement de la tristesse.”
Le conatus constitue la puissance propre et singulière de tout « étant » à persévérer dans cet effort pour conserver et même augmenter sa puissance d’être.

Et j’ai continué, en sirotant mon pastis.

Un appétit. Si l’on a faim de soi, on persévère de soi, on grossit presque de soi. Joie. Si on le perd, on maigrit de soi. Tristesse.

Joie/tristesse.

On persévère donc dans son être, par cet effort de soi (conatus)

La jeune femme a commandé une bière, m’a regardé, a souri et m’a dit.

“la bière m’aide à persévérer dans mon être et me rend joyeuse”

C’est une jeune femme extra. Extra.

Michel Béja